Le chef du gouvernement français à Rabat : Aboutissement d'une relation en pleine redéfinition ? 85
Les 15 et 16 juillet, le chef du gouvernement français, Sébastien Lecornu, effectuera à Rabat son premier déplacement officiel à l'étranger depuis sa nomination. Il faut bien insister sur le fait qu'il s'agit du premier déplacement à l'étranger. Avant Emmanuel Macron, tous les présidents français commençaient leur mandat par une visite à Rabat. Emmanuel Macron est aujourd'hui la seule exception. Cette première visite, même si elle intervient dix ans après, peut être jugée comme la réparation d'un fait qui n'aurait pas dû se produire.
Accompagné d'une importante délégation ministérielle, il rencontrera le chef du gouvernement Aziz Akhannouch et de nombreuses autres hautes autorités du Royaume. Cette visite, qui devrait être marquée par la signature de plusieurs accords de coopération, illustre la volonté des deux pays d'inscrire leur partenariat dans une nouvelle dynamique.
Pour comprendre la portée de ce déplacement, il faut remonter plusieurs siècles en arrière. Les relations entre le Maroc et la France ne sont pas nées avec le protectorat de 1912. Elles plongent leurs racines dans les premiers contacts diplomatiques entre la monarchie marocaine et la monarchie française dès le XVIe siècle. Les souverains des deux royaumes entretenaient déjà des échanges commerciaux et diplomatiques, motivés autant par des intérêts économiques que par les grands équilibres géopolitiques de la Méditerranée.
Sous Moulay Ismaïl et Louis XIV, les relations se structurent davantage. Des ambassadeurs marocains sont reçus à Versailles et à Meknes, tandis que les échanges commerciaux se développent. Malgré des périodes de tension, les deux monarchies apprennent à se connaître et à coopérer.
Le protectorat instauré en 1912 ouvre une période plus complexe. L'affaiblissement de l'Empire chérifien en est la principale cause ayant raté la révolution industrielle, conjuguée, bien évidemment, aux velléités coloniales européennes. La France contribuera à la modernisation d'une partie des infrastructures, de l'administration et de l'économie marocaines, mais cette période reste également celle d'une domination coloniale contre laquelle les Marocains lutteront dans une symbiose unique, où le peuple et son monarque étaient du même côté, jusqu'au retour d'exil de Mohammed V et à l'indépendance du Royaume en 1956.
L'indépendance ne rompt pourtant pas les liens. Au contraire, sous Mohammed V puis Hassan II, les deux États bâtissent une relation privilégiée fondée sur des intérêts communs. Le Maroc n'a jamais versé dans une haine quelconque et n'a jamais fait des 44 ans de protectorat une rente mémorielle. Et pourtant, le Royaume en avait des raisons. Cette parenthèse de l'histoire a eu des conséquences graves sur l'intégrité territoriale du pays. Sa géographie, et pas seulement elle, en est impactée aujourd'hui.
À l'indépendance, la France devient le premier partenaire économique, un investisseur majeur et une destination privilégiée pour des centaines de milliers de Marocains. Les coopérations universitaire, culturelle, sécuritaire et militaire prennent une ampleur exceptionnelle.
Avec l'accession au trône de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, cette relation évolue progressivement vers un partenariat plus équilibré. Le Maroc affirme sa souveraineté diplomatique, diversifie ses alliances dans le monde tout en maintenant des liens étroits avec Paris.
Ces dernières années, avec l'arrivée de dirigeants français notamment de gauche ou affiliés, probablement influencés par une presse antimonarchique, parfois peu familiers du Royaume, les relations ont connu bien des turbulences : incompréhensions diplomatiques, question des visas, divergences autour du dossier du Sahara. Mais les deux capitales ont progressivement choisi le dialogue et le pragmatisme.
Le tournant est intervenu lorsque la France a signifié qu'elle ne voit d'avenir pour le Sahara que dans la souveraineté du Royaume, ouvrant une nouvelle phase dans les relations bilatérales. Depuis, les échanges politiques se sont intensifiés à une vitesse grand V, les visites officielles se multiplient et les coopérations dans les domaines sécuritaire, économique, énergétique et industriel connaissent un nouvel élan.
La visite de Sébastien Lecornu s'inscrit précisément dans cette logique. Elle ne vise pas seulement à consolider les acquis, mais à préparer une nouvelle étape du partenariat. Les enjeux concernent notamment les investissements, l'industrie, les infrastructures, la transition énergétique, la sécurité, l'intelligence artificielle, les transports, la gestion des flux migratoires ainsi que la coopération en Afrique. On comprend aussi qu'elle prépare la visite d'État historique de Sa Majesté le Roi en France.
Le Maroc apparaît aujourd'hui comme un partenaire incontournable pour la France sur le continent africain et dans l'espace méditerranéen. De son côté, la France demeure un acteur économique et technologique de premier plan pour accompagner les ambitions du Royaume.
Au-delà du rapprochement diplomatique, les échanges économiques témoignent de la solidité des liens entre les deux pays. En 2024, le commerce bilatéral de biens entre le Maroc et la France a dépassé les 15 milliards d'euros, faisant de la France le deuxième partenaire commercial du Royaume, derrière l'Espagne, avec près de 21% des échanges du Maroc avec l'Union européenne. Les exportations marocaines vers la France sont principalement constituées de véhicules et composants automobiles, de matériels électriques, de produits agricoles et agroalimentaires, de textile-habillement ainsi que de produits aéronautiques. En sens inverse, la France exporte vers le Maroc des équipements industriels, des matériels de transport, des produits pharmaceutiques, des biens d'équipement, des produits chimiques et des technologies à forte valeur ajoutée. Fait notable, la balance commerciale des échanges de biens est désormais légèrement excédentaire en faveur du Maroc (1,2 milliard d'euros), illustrant la montée en puissance de son appareil industriel et de ses capacités exportatrices.
Au-delà du commerce, la France demeure l'un des premiers investisseurs étrangers au Maroc, tandis que les entreprises marocaines renforcent progressivement leur présence sur le marché français, confirmant l'évolution de la relation vers un partenariat économique de plus en plus équilibré.
L'histoire des relations franco‑marocaines montre qu'elles ont toujours su traverser les crises sans jamais rompre. Elles se sont adaptées aux évolutions du monde, passant d'une relation entre monarchies à une relation entre deux États souverains liés par une histoire, une proximité humaine exceptionnelle et des intérêts stratégiques convergents.
La visite du chef du gouvernement français à Rabat constitue ainsi bien davantage qu'une simple séquence diplomatique. Elle symbolise la volonté de construire une relation renouvelée, fondée sur le respect mutuel, les intérêts partagés et une vision commune des défis du XXIe siècle.